human robot toy near wall

De l’Intelligence Humaine à l’Intelligence Artificielle : du bon usage de la liberté !

Si, hier, le besoin d’espaces verts semblait une évidence pour le citadin attaché à la nature, aujourd’hui l’homme moderne ou connecté est plutôt en quête d’une prise pour recharger son smartphone, d’un réseau pour exister dans un monde des ondes.

De l’abstraction de l’onde naît un faisceau de connexions et de relations qui renvoie à une effectivité, à la manifestation d’actes issus du pouvoir d’un système de déterminismes invisibles qui influent sur les décisions et les actes. Ce qui importe alors, c’est de méditer ce lien qui s’établit entre un homme et un objet, dés lors qu’il est connecté, et assisté d’une IA.

C’est pourquoi nous pouvons nous interroger sur les liens entre l’I.A et l’intelligence humaine.

Il semble utile de jeter quelques pistes de réflexions.

Intelligence et I.A : des distinctions essentielles

L’I.A renvoie à une technologie soutenue par son langage informatique censée pouvoir égaler certaines capacités cognitives de l’homme. Toutefois elle ne peut rivaliser avec cette disposition spécifiquement humaine qui tend à produire sans cesse de l’inauguration. Initialement, l’intelligence consiste d’abord à relier des informations. Cela invite à dire que dans le cadre de l’I.A cette capacité sera limitée au nombre de données qui viendront nourrir des combinatoires de possibles et de résultats.

« Cette IA définit la conscience en termes de comportement que les machines vont tenter d’imiter, voire de dépasser. Il s’agit ici de ce que la langue anglaise nomme awareness, forme de conscience permettant d’interagir avec l’environnement. Cette forme est bien différente de la consciousness qui éprouve ce qui est. S’il est normal que l’IA s’intéresse à la première forme de conscience, il ne faudrait pas pour autant réduire la conscience humaine à ce seul aspect et la « vider » de sa dimension d’intériorité et de profondeur. [1]»

Néanmoins sans son propre processus d’apprentissage, l’IA reste marquée par ses limites. Elle n’est – pour l’heure- qu’un outil au service des hommes. Comparativement, si nous mettons en lumière la plasticité du cerveau humain – dont la faculté consiste à rendre visible des formes ou eidos pour penser et inaugurer – nous remarquons que l’I.A peut trouver sa limite là ou l’intelligence humaine produit, avec esprit, son propre dépassement.

La faculté d’inaugurer est ce qui nous fait créer de nouvelles pensées lors de circonstances inédites puisque sans cesse le cerveau établit des connexions dont la manifestation et l’élaboration échappent à l’explication. C’est le cas notamment de ce que les neurologues nomment aujourd’hui le « troisième inconscient ».

Selon la thèse de ce troisième inconscient, une part de moi fonctionne sans que je ne comprenne ni ne vois comment cela fonctionne, c’est un fonctionnement « mécanique » comme dans une machine, comme l’IA peut en produire ce qui paradoxalement témoigne d’une analogie de fonctionnement entre le cerveau et l’ordinateur.

De fait, pour l’homme, chaque expérience marque le réseau neuronal. Ce dernier vient encoder un ensemble de perceptions et en laisser des traces de représentation dans une sorte de mapping. Désormais un groupe de neurones aura l’habitude de se connecter ensembles et ces assemblages se révèleront dynamiques. Dès lors que la trace est sollicitée il se passe une réactivation « labile » qui permet la réinitialisation de la trace dans une recomposition de ce processus.

Mais comme les expériences se suivent mais ne sont jamais les mêmes, les neurologues affirment que la réassociation qui correspond à une réactivation non consciente conduit à une homéostasie. En conséquence, il est une réalité interne non consciente et en permanence renouvelée : le troisième inconscient.

L’I.A, quant à elle, est capable d’encoder les désirs de l’homme mais elle ne semble pas pouvoir intégrer dans ses processus de réassociation un principe d’inauguration. Elle ne fait figurer que de la combinatoire. Là où l’homme, chaque fois, se réinvente.

L’homme codifié : l’humanité transcrite en un calcul

L’IA peut transposer tout acte en données, puis en des algorithmes, en résultantes d’une combinatoire qui occultent la capacité de l’homme à être libre et à se déterminer par lui-même. L’individu semble, par le langage informatique, destitué de son projet et restreint à une finalité dont la « volonté pré-orientée » ne possède plus que le rôle de moyen. Chacun a pu faire l’expérience après avoir commander une paire de Tong sur Internet, de se voir proposer à la connexion suivante une serviette de plage, des crèmes solaires, ou des propositions de voyages au soleil ! Tout se passe comme si la machine pensait à la place de l’individu, comme si elle anticipait et lui proposait des raccourcis simplistes.

Nous saisissons ici l’importance du rapport de la puissance de l’Homme sur la machine, mais aussi inversement sur la façon dont une machine pourvue d’une IA pourrait influer sur le comportement des hommes. Un argument que certains techno-sceptiques mettent en avant pour fonder les bases de leur protestation éthique. Ils considèrent que l’utilisation de l’I.A conditionne les comportements à venir et confère à la machine sa domination sur l’homme.

« Les machines imposant leur mode d’emploi, il a cessé d’être « qualifié » ; les théories scientifiques révélant les déterminismes dont il est le produit, il ne lui est plus permis d’afficher un libre arbitre singulier. L’annonce est désormais faite : l’homme est en passe de devenir superflu et le pire est qu’il s’en accommode… [2]»

Ainsi l’I.A serait en mesure de leurrer les hommes au point qu’ils seraient manipulés jusque dans leurs désirs. Passifs, ils se feraient à leur insu braquer leur volonté, destituer de leur libre-arbitre, et certains pensent même qu’ils pourraient voir leurs capacités intellectuelles se dégrader. Et il est un fait, l’Homme peut désapprendre, par exemple il peut cesser de conduire pour s’en remettre à une voiture autonome ; il risque alors, un jour, de ne plus savoir conduire. Que risque-t-il de devenir en tant que sujet si tous ses désirs ne deviennent que des fantasmes algorithmes dont il ne serait lui-même que l’objet ?

Le désir préétabli : le fantasme algorithme

L’I.A a engendré l’homme prévisible, elle en a fait, une donnée, mais surtout un citoyen, un consommateur de verre… Transparent, il est déjà anticipé et nulle liberté de changer ne lui est accordé car son désir est algorithme. Il lui projeté avant même qu’il lui soit devenu conscient ou même concret.

« Après le dîner, il allume son ordinateur portable et va sur Internet. Il attire de nouveau aussitôt l’attention sur lui. Son fournisseur d’accès enregistre ses activités. Les gérants des sites qu’il visite retiennent ses données personnelles. Il a laissé son adresse électronique sur un fil d’information. L’hôtel des ventes virtuel auprès duquel il a l’habitude de compléter sa collection de jouets historiques a noté au fil des mois chacune de ses transactions et les affiche à présent sur le site, visibles par tous ceux qui s’y intéressent. Toutes les dix minutes réapparaît sur l’écran une vignette l’invitant à actualiser d’urgence sa base de données antivirale. Des troyens inconnus espionnent son ordinateur. […] Avant d’aller se coucher, Anton B. passe un moment à réfléchir à ce qu’il a vécu au cours de sa journée. La nausée s’empare de lui lorsqu’il commence à pressentir qu’il n’a pas eu le moindre instant de véritable solitude. [3]»

L’I.A peut se jouer de ce qu’est l’homme pour produire ses aspirations de demain, les lui suggérer avant même qu’il n’ait eu le temps de songer à ce qu’il aurait par lui-même souhaité s’il n’était sous l’emprise de l’illusion informatique. L’I.A rend l’homme descriptible, décrypté et déterminé.

« La plupart de nos contemporains n’ont même pas conscience d’être soumis à cette surveillance sans faille. La technique et le fonctionnement de l’espionnage quotidien passent le plus souvent inaperçus. Il y a très longtemps que les gens se sont habitués aux caméras, aux cartes de fidélité et aux courriels publicitaires. Certaines choses paraissent pesantes, d’autres inévitables, beaucoup sont invisibles et inconnues. Les caméras promettent la sécurité, la saisie des données personnelles apporte un certain confort. Hormis quelques moments de mauvaise humeur, le citoyen de verre apprécie les facilités que lui apporte l’ère digitale. [4]»

Les techniques ouvrent alors le champ d’une conception du monde purement utilitaire, construit. D’autant que la technique répond en premier lieu au principe d’économie : temps, argent, force, etc.

Ainsi le désir ne s’incarne plus dans la chair, il est anticipé et projeté comme virtualité. Car passé au crible de l’I.A chaque comportement est décrypté puis crypté à nouveau pour apparaître dans le domaine de l’image, comme une nouvelle réalité à conquérir.

Elle s’impose alors comme une évidence. La facilité voudrait que l’homme n’ait plus qu’à se choisir au cœur d’un préalablement « pensé » pour lui.

Mais ce serait méconnaître l’homme que de croire qu’il pourrait se laisser aller à une certaine paresse et se satisfaire de ce préfabriqué, de ce pré pensé !

L’homme rebelle n’a de cesse que de s’opposer à un autre homme pourquoi irait-il se soumettre aux volontés d’une machine ?


[1]Thierry Magnin, Penser l’Humain au temps de l’homme augmenté. Editions Albin Michel, p. 75. 

[2] Jean-Michel Besnier, L’homme simplifié : le syndrome de la touche étoile. Editions Fayard, p. 90.

[3] Wolfgang Sofsky, Le citoyen de verre entre surveillance et exhibition, Editions L’Herne, p. 18.

[4] Wolfgang Sofsky, Le citoyen de verre entre surveillance et exhibition, Editions L’Herne, p. 17.

Article : Laurence Vanin, Philosophe, Essayiste, titulaire de la Chaire Smart City : Philosophie et Éthique, Docteur en philosophie politique et épistémologie à l’IMREDD, UCA. Pour en savoir plus : Philosophie de la smartcity et le site de Laurence Vanin

Auteur de l’article : Wealth Monaco