Laurence Vanin

Penser la Smart City, pour mieux la construire !

Wealth Monaco a souhaité donner la parole à Laurence Vanin, philosophe, essayiste, titulaire de la Chaire Smart City : Philosophie et Éthique, Docteur en philosophie politique et épistémologie à l’IMREDD, UCA, sur le thème si cher à Monaco, de la Smart City.

La Smart City, la ville intelligente, ultra connectée se révèle être l’espace de nouveaux enjeux économiques, de défis écologiques, de réalisations et de prouesses techniques, elle ne peut cependant répondre aux seules exigences de l’innovation et des marchés.

La ville intelligente se doit certes de les encourager sans pour autant négliger le fait qu’elle doit être au service des humains. C’est pourquoi interroger la ville du futur correspond à nous demander ce que nous attendons d’elle – comme projet vertueux – et comment nous aimerions la reformuler, en dehors des propositions exposées par les acteurs du territoire, en fonction de nos désirs de citoyens, acteurs dans la Cité.

A ce propos, Jean-Christophe Bailly évoque l’idée d’un puzzle : « La ville apparaît aujourd’hui et à l’échelle du monde comme un puzzle dont les pièces ne s’ajointent pas forcément et dont il serait vain d’attendre qu’elles puissent toutes ensemble configurer une image un tant soit peu stable […]. Que les villes écrivent aujourd’hui d’autres phrases que celles de l’ère de leur constitution et de leur venue […], c’est là ce qui s’impose à quiconque divague un peu de par le monde, mais c’est aussi ce qui est à interroger : quelles sont les phrases urbaines qui s’écrivent aujourd’hui ? Quelle est ou devrait être leur syntaxe ?[1] »

Cela suppose que la représentation actuelle que chacun se fait de la Smart City porte ses propres lacunes.

Effectivement, comme le projet Smart City tend à décrire la ville de 2050, il est urgent de se demander si le projet tel qu’il est exposé aujourd’hui pourra séduire ses occupants. Des occupants, qui s’ils ont vingt ans en 2050 ne sont pas encore nés. Ils ne peuvent donc être aujourd’hui consultés et participer aux débats, pourtant il est de la responsabilité des acteurs à l’œuvre dans la « définition du concept » de non seulement se projeter et par analogie d’affirmer s’ils aimeraient vivre ou non dans cette ville-là.

Peut-être qu’il est souhaitable avant de bâtir la Smart City, de suspendre le concept, le temps d’une déconstruction,  Car déconstruire n’est pas détruire. Derrida pense que « Déconstruire, c’est se préparer à la venue de l’autre : le laisser venir, “invenir”, hétérogène et incalculable ».

Derrida explique notamment que “se préparer à”, c’est ouvrir à l’éventualité de devenir autre, ce qui relève déjà d’une participation par anticipation. Le projet Smart City invite donc à une déconstruction telle, que l’imaginaire puisse s’emparer de la définition pour se représenter la cité future non seulement comme un lieu commun de réalisation de prouesses techniques mais pour s’y projeter dans un scenario dans la simulation d’un “vécu à distance”.

De cette « participation » la pensée peut méditer le désir que le sujet pourrait ressentir à l’idée d’y résider. Comme l’atteste Bernard Stiegler : « L’avenir d’une société humaine réside dans sa capacité à adopter de nouveaux modes de vie – c’est-à-dire, aussi et surtout, de nouvelles techniques ou technologies, et en particulier, des hypomnématas.

Pour autant, un processus d’adoption n’est porteur d’avenir que dans la mesure où il contribue soit à renforcer un processus d’individuation existant, soit à constituer un nouveau processus d’individuation psychique et collective : que dans la mesure où ceux qui adoptent le nouveau mode de vie y trouvent la possibilité de s’y individuer autrement, et par eux-mêmes : de s’y trans-former en intensifiant leur singularité, c’est-à-dire leur potentiel néguentropique. » 

Les urbanistes, les ingénieurs, les informaticiens, les politiques investissent la Smart City du principe de nécéssité et nous présentent la ville de demain comme la ville solution, comme la réponse à des problèmes de pollution ou de surpopulation. Pourtant nous pourrions les inviter à s’identifient aux futurs habitants, afin de reconsidérer le sujet à partir de leur singularité.

De fait, chacun peut faire une lecture de la ville qui lui est propre, en postulant une Smart City, telle qu’elle est présentée sur les plans, comme projet, afin de se demander ensuite “s’il aimerait y vivre”.

Paradoxalement il devient alors complexe de saisir une Smart City universelle car c’est, à l’inverse, à partir de la singularité que peut surgir des interrogations inédites sur cette « ville proposée » et qui, si elle est réussie, pourra parfaire le bonheur des habitants ou à l’inverse si elle manque ses objectifs, contribuer à accentuer le désespoir des résidents et à l’intensification du sentiment de conscience malheureuse.

C’est dans la bienveillance à l’égard des générations futures que peut surgir l’impératif catégorique du « Tu dois » cher à Emmanuel Kant[2]. Un impératif moral dont la forme expressive du devoir s’impose en vue de contribuer à la réalisation d’une Smart City “bonne” et “heureuse”.

Kant considère que « L’homme est un animal qui, du moment où il vit parmi d’autres individus de son espèce, a besoin d’un maître. Car il abuse à coup sûr de sa liberté à l’égard de ses semblables ; et, quoique, en tant que créature raisonnable, il souhaite une loi qui limite la liberté de tous, son penchant animal à l’égoïsme l’incite toutefois à se réserver dans toute la mesure du possible un régime d’exception pour lui-même. Il lui faut donc un maître qui batte en brèche sa volonté particulière et le force à obéir à une volonté universellement valable, grâce à laquelle chacun puisse être libre.[3]” 

Le projet Smart City ne peut seulement être assujetti au pouvoir de l’argent, même si ce projet est nécéssairement porté par des investisseurs. Il doit répondre aussi – selon la pensée kantienne – à l’impératif de la protection de l’enfant à naître. Un enfant élevé au rang de maître afin qu’il puisse être envisagé comme le référent “universel”, d’un être à préserver. Et pas n’importe quel être, celui qui peuplera la ville de demain et qui porte aussi avec lui l’à-venir de notre humanité.

C’est pourquoi me semble-t-il la Smart City n’est pas un projet mais une intention, dont la fin bienveillante devrait être assujettie aux devoirs. « Un point caractéristique de l’existence de la conscience qui s’offre alors à nous, c’est l’intentionnalité, le fait que toute conscience est non seulement conscience, mais aussi conscience de quelque chose, ayant un rapport à l’objet.[4] »

Il convient pour les acteurs de l’aménagement des territoires de faire « invenir [5]» ce nouvel être, qui peut à la fois « être lui-même mais aussi autre » dans l’implication et l’application à se représenter – dans le futur – comme étant lui-même l’usager de cette Smart City. La sagesse consiste aussi à se dire que cette conception de la ville du futur demeure toujours inachevée car elle n’est pas encore, et que l’humain qui la pense est un être du « maintenant », un maintenant qui ne sera qu’un « hier » ou qu’un « passé » pour les générations futures. 

Article : Laurence Vanin – www.philosophiedelasmartcity.fr – www.laurencevanin.fr


[1] Cité par Olivier Mongin dans La ville des flux, L’envers et l’endroit de la mondialisation urbaine. La mondialisation par le bas. Récits enchevêtrés, p. 329.

[2] « Agis toujours de telle sorte que tu considères ta volonté raisonnable comme instituant une législation universelle. »

[3] Opuscules sur l’histoire, Idée d’une histoire au point de vue cosmopolitique, sixième proposition, Ed. Garnier-Flammarion, Paris, 1990, VIII, 23. p. 77.

[4] Lévinas (1930), La théorie de l’intuition dans la phénoménologie du Husserl, Paris, Vrin, p. 66.

[5]  Derrida (1987), Psyché, Inventions de l’autre (tome 1), Paris, Ed : Galilée, p 53. Cf. note de bas de page 58 de ce même ouvrage.

Auteur de l’article : Wealth Monaco