Et comment réussir sa reprise économique après cette période complexe?

Patrick Charrier et Richard Lavergne, fondateurs et Partners de For Human, sont praticiens en stratégie et performance sociales, pour de grands groupes industriels. Leur recherches se positionnent au niveau des risques psychosociaux en entreprise, et les moyens de concevoir et d’agir pour renforcer la performance sociale.

Au travers de leur manifeste et de leur article intitulé “Quel impact psychologique de la crise du covid-19 pour les entreprises ?”, ils ouvrent la reflexion sur la période post COVID-19.


Les questions sont nombreuses et légitimes sur la sortie de crise dans les entreprises. Nous observons aujourd’hui que nombre d’entre elles lisent et traitent la crise dans l’immédiateté de ce qu’elle révèle : intensification du travail dans un contexte de risque pour certains (métiers jugés indispensables) et mise à l’écart pour d’autres, jugés moins indispensables !

Si dans le premier cas on cherche à créer des conditions d’exercice qui réduisent l’exposition au virus, dans le second cas on met à disposition une batterie de services pour se prémunir d’une potentielle détresse psychologique.

Lignes d’écoute ou webinar pour maîtriser son anxiété cohabitent avec des solutions de coaching pour manager à distance. Ne doutons guère qu’il s’agit là principalement de solutions opportunes qui permettront d’asseoir une certaine forme de responsabilité éclairée. Mais soyons certains que ces solutions seront peu utilisées, ce qui n’est d’ailleurs ni la préoccupation des acheteurs, ni celle des promoteurs de ces solutions qui surfent sur la détresse et l’alimentent en partie.

La crise actuelle est surtout et avant tout sociale pour des salariés qui se questionnent sur la pérennité de leur emploi et leur capacité à subvenir à l’ensemble de leurs besoins. L’impact psychologique est évident et mérite en effet toute l’attention des entreprises.

Nous faisons toutefois l’hypothèse que la crise, dans son volet humain, surviendra seulement une fois le retour à la « vie ordinaire » réalisé. En effet, les conditions exceptionnelles du confinement sont en train de générer un questionnement de masse qui va rediscuter les modalités même de notre contrat social pour plusieurs raisons. Le confinement :

– a été subi et décidé dans une relative urgence sans que l’on puisse s’y préparer,

– a une durée particulièrement longue,

– se réalise dans des conditions contraintes et restrictives,

– a une fin incertaine

D’autres populations ont connu et connaissent le confinement et des études nous en indiquent les impacts psychologiques. Mais si les astronautes connaissent un confinement plus strict et contraignant, ils choisissent de l’être et en connaissent précisément la durée avant leur départ ; Astronautes et militaires sont testés, sélectionnés, préparés, tandis que pour notre confinement les plus fragiles et vulnérables sont soumis aux mêmes contraintes que les plus robustes et les plus avantagés d’entre nous.

Il n’y a pas de règle ni de justice dans notre confinement, et il ne pourrait y en avoir d’ailleurs, qui nous protègerait des risques de détérioration de notre intégrité physique et mentale.

Confinés chez nous, mis à distance des contraintes de notre vie ordinaire, un nouvel équilibre de fonctionnement se construit et s’éprouve. Mais, là, l’expérience va bien au-delà du séminaire d’entreprise d’une journée, puisqu’elle va s’étaler sur plus d’un mois.

Cela veut dire que le questionnement va devenir profondément existentiel, puis s’enkyster. Il va convoquer le sens du quotidien tel qu’on le vivait jusque-là : L’intérêt d’aller tous les jours dans un lieu à des horaires donnés, le sens des organisations mises en place, le sens du management, la perception de sa contribution essentielle … ou pas ; tandis que dans un même temps vont s’inventer de nouvelles manières de collaborer, de nouvelles solidarités dans lesquelles nous devenons bon gré mal gré des acteurs de premier plan, à notre échelle, de nouvelles souffrances aussi, un nouveau rapport à la consommation, au nécessaire et au superflu …

Nous projetons que dans un premier temps, une fois passé le confinement, le retour à la «vie ordinaire» va occuper tout le monde. A l’image d’un système équilibré sur ses zones de forces et de tension, le monde de l’entreprise va vite retrouver ses habitudes. Mais les questionnements existentiels amorcés durant cette période de confinement, à une telle échelle, sur une telle durée et pour une masse aussi importante de salariés, seront suffisamment profonds pour ne pas disparaître.

Ils vont constituer une zone de fracture perçue comme une menace par certains alors que nous devrons l’envisager comme une opportunité d’inventer un monde et une économie du travail dont nous constatons avec violence à quel point elle est à bout d’idées et de souffle, sise sur des valeurs séculaires qui n’ont plus à voir avec les enjeux globaux qui s’annoncent à l’avenir. Fallait-il en arriver là pour envisager une réforme de la santé au bénéfice des femmes et hommes qui s’y engagent pour notre bien commun?

Une stratégie complexe de postvention va devoir se penser à l’échelle des entreprises, laquelle nous dicte d’aller plus loin que les mesures d’urgence. Il ne s’agira donc plus d’assister mais d’accompagner les salariés en ayant compris les besoins nés de cette période de confinement et de travail intensif.

La postvention doit permettre de doter les organisations de ressources qui pourront cibler ces nouveaux besoins qui devront au préalable être exprimés par les salariés. Il faudra pour les directions et les syndicats générer les conditions de l’échange et du débat, mesurer, décoder et comprendre ces besoins. Il faudra alors les communiquer et les intégrer dans leurs stratégies pour réinventer nos organisations du travail et repenser la manière dont nous tous saurons nous y engager.

Chercheurs et praticiens en sciences humaines et sociales doivent trouver, là, un terrain d’observation et d’expression qui permettrait de rapprocher l’université et l’entreprise pour que celle-ci puisse se développer à la lumière des travaux de celle-là.

Source: Patrick Charrier et Richard Lavergne, fondateurs et Partners de For Human